Honoraires sur encours : le conflit d'intérêts qu'on ne vous a pas dit
Payer soi-même son conseiller, en pourcentage de ce qu'on lui confie, est le modèle que cet annuaire met en avant face aux rétrocessions. Il est meilleur. Il n'est pas neutre : le cabinet est rémunéré sur l'encours que vous lui confiez, et plusieurs bonnes décisions patrimoniales consistent précisément à en sortir de l'argent. Voici où le biais se loge, comment il se compare au forfait, et ce qu'il faut demander.
Le modèle, et ce qu'il a de vrai
Le principe tient en une ligne : le cabinet vous facture chaque année un pourcentage des actifs qu'il conseille — couramment de 0,4 % à 1 %, dégressif au-delà de certains paliers, TVA en sus. Les ordres de grandeur et ce que la facture doit couvrir sont détaillés dans le guide sur les prix et honoraires d'un CGP.
Le modèle est présenté comme l'alternative vertueuse aux rétrocessions, et trois arguments reviennent toujours :
- Vous le payez, donc il travaille pour vous. La facture existe, elle est lisible, et aucun producteur de placements ne se glisse entre le conseiller et vous.
- Il est indifférent aux produits. Un fonds indiciel à 0,33 % ou un fonds actif à 1,32 % lui rapportent la même chose : rien de plus que ses honoraires. Le biais décrit dans le billet sur les ETF disparaît.
- Il est aligné sur votre patrimoine. Si vos encours montent, il gagne plus ; s'ils baissent, il gagne moins.
Les trois arguments sont vrais. C'est d'ailleurs le modèle qui s'est imposé au Royaume-Uni après l'interdiction des commissions: dans son évaluation de décembre 2020, le régulateur britannique constate que les conseillers facturent le plus souvent un pourcentage des actifs, en moyenne 0,8 % par an pour le suivi, et que le conseil continu représentait 70 % de leurs revenus en 2019, contre 60 % en 2016 — 74 % l'année suivante.
Reste le troisième argument, celui de l'alignement. Il est exact, mais incomplet : le cabinet est aligné sur la croissance de l'encours qu'il conseille, pas sur celle de votre patrimoine. Les deux ne coïncident pas toujours.
Payé sur ce que vous confiez, pas sur ce que vous décidez
L'assiette des honoraires est l'encours conseillé : vos contrats d'assurance-vie, vos comptes-titres, votre PER, parfois vos parts de SCPI. Tout ce qui en sort réduit la facture du cabinet ; tout ce qui y entre l'augmente. Or une partie des bonnes décisions patrimoniales consiste à faire sortir de l'argent de cette assiette. Le biais n'est plus dans le choix des supports, il est dans le conseil de périmètre.
Quatre décisions le montrent. Les montants d'honoraires sont calculés à 0,8 % par an, hors TVA, pour fixer les idées.
| Décision | Souvent bonne pour vous quand… | Effet sur les honoraires | Comment le biais s'exprime |
|---|---|---|---|
| Rembourser un crédit par anticipation (150 000 €) | le taux du crédit approche le rendement net que vous pouvez raisonnablement attendre, ou la dette pèse sur votre capacité d'emprunt | − 1 200 € / an | « Votre crédit est à un taux bas, on fait mieux en restant investi. » |
| Acheter un bien immobilier ou investir dans une entreprise (200 000 €) | c'est un projet de vie, ou une diversification hors des marchés financiers | − 1 600 € / an | « L'immobilier en direct, c'est peu liquide et beaucoup de gestion. » |
| Donner de son vivant aux enfants (100 000 €) | vous n'en aurez pas besoin, et l'abattement renouvelable sur les donations est disponible | − 800 € / an | « La donation peut attendre, on ne sait jamais. » |
| Garder de la trésorerie ou un fonds euros hors périmètre (50 000 €) | c'est votre épargne de précaution, ou un projet à moins de trois ans | − 400 € / an | « Cette épargne dort, intégrons-la au contrat. » |
Chacune des phrases de la dernière colonne peut être vraie. Un crédit à 1,5 % mérite souvent d'être conservé, l'immobilier en direct demande du temps, une donation se réfléchit. Le problème n'est pas que ces arguments soient faux : c'est que le cabinet a, dans les quatre cas, une raison financière de les tenir, et jamais de tenir l'inverse. Le biais ne s'exprime pas frontalement, mais par le choix des arguments qu'on développe et de ceux qu'on laisse dans l'ombre.
Le cas emblématique : le crédit plutôt que le retrait
Vous avez besoin de 200 000 € pour un achat. Deux routes : retirer la somme de vos contrats, ou emprunter — par un crédit classique, ou par un crédit lombard, c'est-à-dire un prêt garanti par le nantissement de vos placements, qui restent investis. Pour le cabinet, la première route coûte 1 600 € d'honoraires par an ; la seconde ne coûte rien, et peut même rapporter une commission d'apporteur s'il est aussi intermédiaire en opérations de banque. L'argument entendu est toujours le même : « ne pas désinvestir ».
Cet argument est légitime dans trois situations :
- Quand la fiscalité du retrait est lourde. Retirer d'un contrat d'assurance-vie de moins de huit ans ou d'un PEA trop jeune fait perdre une antériorité fiscale qui a une valeur réelle.
- Quand le besoin est temporaire. Un crédit relais évite de vendre des actifs pour les racheter six mois plus tard.
- Quand l'écart entre le coût du crédit et le rendement attendu est large, l'horizon long, et que vous acceptez le risque que cet écart ne se réalise pas.
Il relève du biais dans les situations symétriques :
- le taux du crédit est proche du rendement espéré net de frais et d'impôt — vous portez le risque de marché pour un gain attendu à peu près nul ;
- votre profil est prudent, et le raisonnement suppose un portefeuille dynamique ;
- le nantissement expose à un appel de marge : si les marchés baissent, la banque peut exiger un remboursement ou vendre les titres, au pire moment ;
- le seul argument avancé est « ne pas désinvestir », sans chiffrage.
Le test des deux colonnes
Demandez un calcul écrit des deux scénarios, retrait et crédit, sur la durée du prêt : coût total du crédit, fiscalité du retrait, rendement attendu et rendement défavorable — et, sur une ligne à part, les honoraires du cabinet dans chaque scénario. Un cabinet qui gère son conflit d'intérêts écrit cette dernière ligne sans qu'on la lui demande. Un cabinet qui refuse de l'écrire vous a répondu.
Forfait fixe ou pourcentage : qui a intérêt à quoi
L'alternative au pourcentage est le forfait annuel, indépendant des encours. Comparons un forfait de 3 000 € par an à des honoraires de 0,8 %, pour deux niveaux de patrimoine, hors TVA et hors performance.
| Mode de facturation | Sur 300 000 € | Sur 1 000 000 € | Sur dix ans, 1 000 000 € |
|---|---|---|---|
| 0,8 % de l'encours | 2 400 € / an | 8 000 € / an | 80 000 € |
| Forfait fixe | 3 000 € / an | 3 000 € / an | 30 000 € |
| Point d'équilibre | 375 000 € d'encours (3 000 € ÷ 0,8 %) | ||
En dessous du point d'équilibre, le pourcentage vous coûte moins cher — et rapporte moins au cabinet, ce qui explique les planchers d'honoraires que beaucoup appliquent. Au-dessus, c'est le forfait, et l'écart se creuse vite : sur un million d'euros, 5 000 € par an. Le régulateur britannique le note de l'autre côté de la table : en pourcentage, un client à 250 000 livres rapporte autant que dix clients à 25 000 livres, et les cabinets se tournent vers le premier.
Mais le forfait n'est pas neutre non plus. Il porte ses propres biais :
- Moins d'incitation au suivi. La facture tombe que le cabinet ait passé trois heures ou trente sur votre dossier. Le pourcentage, lui, punit au moins la baisse des encours.
- La tentation de multiplier les missions. La frontière entre « ce qui est compris » et « ce qui fait l'objet d'une mission complémentaire » — bilan, étude de donation, avenant — devient un enjeu commercial.
- Une facture qui ne baisse pas en année de marché difficile.
Ni l'un ni l'autre n'est le bon modèle en soi. La question utile est celle du biais que vous préférez surveiller : avec le pourcentage, les conseils de périmètre ; avec le forfait, la quantité de travail fourni et le contenu de la lettre de mission. La TVA, qui s'applique aux deux, est traitée dans le guide.
Pour situer : l'asymétrie « produit » reste la plus forte
Ce billet critique le modèle d'une partie des cabinets référencés dans l'annuaire. Il faut donc situer l'asymétrie « encours » par rapport à celle que ce site combat d'abord, l'asymétrie « produit » des rétrocessions. Trois différences de nature :
- La fréquence. La rétrocession joue à chaque recommandation de support, pour chaque arbitrage, pendant toute la vie du contrat. L'asymétrie d'encours ne joue que sur les décisions de périmètre — quelques fois dans une vie patrimoniale.
- La visibilité. Les honoraires sur encours font l'objet d'une facture, que vous pouvez contester, négocier ou refuser. La rétrocession est prélevée dans les frais du produit, sans facture.
- Le cumul. Les rétrocessions sont elles-mêmes majoritairement calculées sur l'encours. Un cabinet rémunéré ainsi porte donc les deux biais à la fois : celui du produit et celui du périmètre. Passer aux honoraires sur encours n'en supprime qu'un, mais c'est le plus lourd.
Sur le cas de 300 000 € du guide, les rétrocessions représentent de l'ordre de 3 975 € par an pour le distributeur, prélevés dans les frais ; des honoraires à 0,8 % représentent 2 400 €, facturés. L'ordre des problèmes est clair. Il ne dispense pas de regarder le second.
Ce que font les cabinets qui jouent le jeu
Rien de ce qui précède ne dit qu'un cabinet aux honoraires sur encours conseille mal. Beaucoup conseillent explicitement des décisions qui réduisent leur propre rémunération — rembourser un crédit, donner, acheter — et le disent. C'est vérifiable : les conseils écrits qu'un CIF doit remettre laissent une trace, et un cabinet peut vous montrer, anonymisés, des exemples de conseils de sortie d'encours.
La réglementation ne demande pas l'absence de conflit d'intérêts, elle demande qu'il soit traité. L'article 23 de la directive MIF II impose de détecter les conflits, de les prévenir ou de les gérer, et d'informer le client de ceux qui subsistent ; l'article 24 impose d'agir au mieux de ses intérêts. Pour les CIF français, les articles 325-28 à 325-30 du règlement général de l'AMF exigent d'identifier les situations où le cabinet « est susceptible de réaliser un gain financier ou d'éviter une perte financière aux dépens du client », de tenir une procédure écrite et un registre. Une décision de périmètre entre exactement dans cette définition.
Quelques pratiques observées chez les cabinets qui prennent le sujet au sérieux :
- nommer ce conflit dans le document d'entrée en relation ou la lettre de mission, plutôt que de s'en tenir à la formule générale ;
- asseoir les honoraires sur le patrimoine global, immobilier et dettes compris, ce qui rend le cabinet indifférent au périmètre — au prix d'une assiette plus large ;
- plafonner les honoraires, ou basculer en forfait au-delà d'un certain encours ;
- présenter les deux colonnes du scénario, honoraires compris, à chaque décision de périmètre.
Ce que l'annuaire garantit, et ce qu'il ne garantit pas
La mention affichée sur les fiches porte sur l'absence de rétrocessions, pas sur le mode de facturation. Un cabinet peut y figurer avec des honoraires sur encours, un forfait ou un taux horaire. Ce billet ne classe pas les uns au-dessus des autres : il vous donne de quoi poser la question au bon endroit.
Cinq questions à poser avant de signer
À poser à tout cabinet qui facture en pourcentage des encours, de préférence par écrit, avant la lettre de mission :
- « Si je retire 200 000 € l'an prochain pour acheter un bien, que deviennent vos honoraires, et me le conseillerez-vous aussi volontiers ? » La réponse chiffrée compte moins que la façon dont elle est donnée.
- « Au cours des douze derniers mois, avez-vous conseillé à des clients de rembourser un crédit par anticipation avec des fonds que vous suiviez ? » Ne jamais l'avoir fait est un angle mort.
- « L'immobilier en direct, la trésorerie et les crédits entrent-ils dans l'assiette de vos honoraires ? » Si oui, le biais de périmètre disparaît, mais demandez quel travail justifie de facturer un actif qui n'est pas géré.
- « Y a-t-il un plancher d'honoraires, et à partir de quel encours votre pourcentage devient-il plus cher qu'un forfait ? » Le point d'équilibre dépend des deux chiffres du cabinet.
- « Peut-on basculer en forfait, à quelles conditions, et la lettre de mission le prévoit-elle ? » La lettre de mission est obligatoire pour un CIF : ce qui n'y figure pas n'existe pas.
Ces cinq questions complètent la liste générale des questions à poser à un conseiller. Les fiches de l'annuaire indiquent le mode de facturation : c'est le point de départ, pas la conclusion.
Questions fréquentes
- Les honoraires sur encours sont-ils une rétrocession déguisée ?
- Non. Ils sont facturés par le cabinet, payés par vous, et indépendants des produits choisis. La ressemblance tient à l'assiette : dans les deux cas, la rémunération suit l'encours. C'est cette assiette commune qui crée le biais de périmètre décrit ici, pas le circuit de l'argent.
- Un cabinet aux honoraires sur encours peut-il se dire indépendant au sens de MIF II ?
- Oui. L'indépendance au sens de la directive porte sur le refus des avantages versés par des tiers et sur la largeur de la gamme analysée, pas sur le mode de facturation. Pourcentage, forfait et taux horaire sont tous compatibles avec cette mention — les deux sens du mot.
- Que se passe-t-il pour les honoraires quand les marchés baissent ?
- Ils baissent dans la même proportion, ce qui est un alignement réel avec vous. Il est partiel : le cabinet perd une fraction de ses honoraires, vous perdez la totalité de la baisse. Et l'alignement joue sur la performance, pas sur les décisions de périmètre.
- À 0,8 % par an, est-ce cher ?
- Cela dépend de ce que la facture remplace et de ce qu'elle couvre. Sur un contrat où le conseiller était payé par rétrocessions, elle remplace souvent davantage. Sur un patrimoine important, elle dépasse vite un forfait. Le calculateur permet de mettre les honoraires en regard des frais des placements eux-mêmes.
- Le forfait est-il alors la bonne solution ?
- Pas en soi. Il supprime le biais de périmètre et en introduit d'autres : moins d'incitation au suivi, tentation de facturer des missions complémentaires. Le bon choix dépend de votre patrimoine, de la fréquence de vos décisions et du biais que vous vous sentez capable de surveiller.
Sources
- Directive 2014/65/UE (MIF II), articles 23 et 24 — détection, gestion et information sur les conflits d'intérêts ; obligation d'agir au mieux des intérêts du client
- Règlement général de l'AMF, articles 325-28 à 325-30 — conflits d'intérêts des conseillers en investissements financiers : identification, procédure écrite, registre
- Règlement général de l'AMF, chapitre V (conseillers en investissements financiers) — lettre de mission (article 325-6) et déclaration d'adéquation (article 325-17)
- FCA, Evaluation of the impact of the Retail Distribution Review and the Financial Advice Market Review, décembre 2020 — paragraphes 3.24 à 3.26 et 3.38 : frais moyens de 0,8 % par an pour le suivi, part du conseil continu dans les revenus, effet du pourcentage sur la sélection des clients
- FCA, The retail intermediary market 2020 — part du conseil continu dans les revenus de conseil : 74 % en 2020
- FCA, Ongoing financial advice services, revue multi-firmes, février 2025 — contrôle de la réalité du suivi facturé au titre du conseil continu
Cet article est une information générale sur un cadre réglementaire et sur des pratiques de marché. Il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée, ni un conseil juridique ou fiscal. Les montants cités sont des ordres de grandeur : seuls les documents remis par votre interlocuteur font foi sur ce qu'il facture.