Royaume-Uni : douze ans après l'interdiction des commissions, qu'a changé la RDR ?
Le 31 décembre 2012, le Royaume-Uni a interdit aux producteurs de placements de rémunérer les conseillers des particuliers. C'est la seule expérience grandeur nature, en Europe, de ce que le site défend. Le régulateur britannique l'a évaluée deux fois, en 2014 et en 2020 : voici ce qu'il a trouvé, ce que les Pays-Bas ont fait dans la foulée, et pourquoi l'Union européenne vient de renoncer à suivre.
Ce que la RDR a interdit, et ce qu’elle a imposé
La Retail Distribution Review — RDR — est une réforme du régulateur britannique de l'époque, la Financial Services Authority. Les règles définitives sont publiées en mars 2010 dans le Policy Statement 10/6 et entrent en vigueur le 31 décembre 2012. Elles tiennent en quatre mesures.
- La fin des commissions. Un producteur de placements grand public — fonds, assurance-vie en unités de compte, plans de retraite — ne peut plus verser de commission au conseiller qui recommande son produit à un particulier. La rémunération du conseil ne peut plus être intégrée dans les frais du produit.
- L'« adviser charging ». Le conseiller fixe lui-même le prix de son conseil et le fait accepter par le client avant la prestation. Le montant peut être prélevé sur le placement plutôt que réglé par virement, mais c'est le conseiller qui le fixe, et le client qui le voit.
- Indépendant ou restreint. Un cabinet doit se déclarer independent — il examine l'ensemble du marché — ou restricted — sa gamme est limitée, par choix ou par appartenance à un groupe — et le dire à ses clients.
- Un niveau de qualification relevé. Tous les conseillers doivent atteindre le niveau 4 du cadre de qualifications britannique (QCF), soit l'équivalent d'une première année d'université, là où le niveau 3 suffisait auparavant.
Deux compléments sont venus ensuite. En avril 2013, le nouveau régulateur, la Financial Conduct Authority, a étendu l'interdiction aux plateformes : à partir du 6 avril 2014, une plateforme ne peut plus être payée par les sociétés de gestion dont elle distribue les fonds, avec une période transitoire de deux ans pour les encours existants, close le 6 avril 2016 — c'est ce que le marché a appelé la sunset clause. À l'inverse, les commissions récurrentes déjà attachées aux contrats souscrits avant 2013 — les trail commissions — ont pu continuer à être versées tant que le contrat n'était pas modifié : la réforme a coupé le robinet sur les nouveaux contrats, pas vidé la baignoire.
Ce que la RDR n’a pas fait
Elle n'a pas plafonné les frais des produits, ni le prix du conseil. Elle n'a pas non plus interdit aux banques de conseiller leurs clients. Elle a seulement changé qui paie le conseiller : le client, et non plus le fabricant du produit. Tout ce qui suit découle de ce seul déplacement.
Ce que le régulateur a mesuré depuis
Deux évaluations officielles existent : un premier bilan confié au cabinet Europe Economics et publié par la FCA en décembre 2014, puis une évaluation conjointe de la RDR et de la réforme qui l'a suivie, en décembre 2020.
| Effet | Ce que le régulateur a constaté | Où |
|---|---|---|
| Ce qui a baissé | ||
| Frais des produits | Baisse d'au moins le montant des commissions versées avant la réforme, parfois davantage | FCA, 2014 |
| Part des commissions dans le revenu des cabinets | 56 % en 2013, 16 % en 2019 | FCA, 2020 |
| Biais de produit | Recul des ventes des produits qui payaient le plus de commission avant 2013 | FCA, 2014 |
| Ce qui a disparu | ||
| Le conseil de masse en agence bancaire | Sortie de plusieurs grandes banques du conseil aux particuliers autour de 2012-2013 ; la FCA juge « discutable » la part imputable à la RDR, plusieurs facteurs s'étant combinés | FCA, 2014 |
| Le conseil « gratuit » | Le prix du conseil est devenu visible ; certains clients ont conclu qu'il ne valait pas ce prix et ont cessé d'en prendre | FCA, 2014 |
| Ce qui a déplacé le problème | ||
| Prix du conseil | En moyenne 2,4 % du montant investi à l'entrée, puis 0,8 % par an ; plus de 80 % des offres de suivi se concentrent sur trois paliers ronds, entre 0,5 % et 1 % | FCA, 2020 |
| Clientèle servie | Client conseillé moyen : plus de 150 000 £ confiées ; 40 % des cabinets ont un seuil formel d'entrée | FCA, 2020 |
| Accès au conseil | 8 % des adultes conseillés en 2019 ; 17 % de ceux qui ont plus de 10 000 £ à placer, 38 % au-delà de 250 000 £ | FCA, 2020 |
Trois lectures de ce tableau. D'abord, l'objectif premier est atteint : la FCA écrit dès 2014 que la suppression des commissions a réduit le biais de produit et fait baisser les prix, et qu'en 2019 les commissions ne représentent plus qu'un sixième du revenu des cabinets contre plus de la moitié six ans plus tôt.
Ensuite, le nombre de conseillers n'a pas fondu : la FCA en comptait environ 35 000 en 2012 et 36 400 fin 2019. Ce qui a changé, c'est qui ils servent. Les réseaux bancaires ont fermé ou réduit leur conseil aux particuliers, et les cabinets survivants ont segmenté leur clientèle vers le haut. Le régulateur constate que l'accès au conseil reste, en pratique, limité pour les petits encours — y compris chez les cabinets qui n'affichent aucun seuil formel.
Enfin, le prix du conseil n'a pas baissé : la FCA constate en 2014 qu'il a « probablement augmenté, au moins pour certains clients », et en 2020 qu'il est concentré sur trois paliers ronds sans lien visible avec le service rendu — un cabinet à 1 % n'offrait rien de plus identifiable qu'un cabinet à 0,5 %. Ce n'est pas l'effet attendu d'une réforme de transparence.
Les Pays-Bas, un an plus tard
Les Pays-Bas ont suivi, en deux temps : interdiction des commissions le 1er janvier 2013 sur les produits dits complexes — assurance-vie, retraite, crédit immobilier, prévoyance — puis, le 1er janvier 2014, sur les services d'investissement eux-mêmes : conseil, gestion sous mandat et exécution simple. C'est le provisieverbod. Contrairement à la réforme britannique, il s'applique aussi aux transactions sans conseil, ce qui en fait le régime le plus strict d'Europe.
L'évaluation commandée par le ministère des Finances néerlandais et transmise au Parlement le 23 janvier 2018 conclut que l'interdiction a été « efficace » : les produits conçus autour d'un flux de commissions ont disparu de l'offre, la gamme s'est simplifiée, et le lien financier entre assureurs et intermédiaires a été rompu. Elle relève aussi une réticence des consommateurs à payer le conseil — une réticence, précise-t-elle, plus qu'une incapacité — et ne trouve pas d'élément établissant un problème d'accès au conseil pour les revenus modestes. Le régulateur néerlandais, l'AFM, présente aujourd'hui la mesure comme un acquis : le lien financier entre producteurs et intermédiaires est rompu pour que le conseil parte du besoin du client, et non du produit qui rémunère le mieux.
Le débat européen : de l’interdiction au « test »
C'est sur ces deux précédents que la Commission européenne s'est appuyée pour sa Retail Investment Strategy, présentée le 24 mai 2023. Son analyse d'impact concluait qu'une interdiction totale des rétrocessions serait la mesure la plus efficace contre les conflits d'intérêts. Elle ne l'a pourtant pas proposée, au motif qu'elle bouleverserait trop brutalement les réseaux de distribution — dix ministères des Finances, dont ceux de la France et de l'Allemagne, le lui avaient écrit. Elle a retenu une interdiction partielle, limitée aux ventes sans conseil, une clause de revoyure, et un dispositif de « value for money » : des référentiels de coûts par famille de produits au-delà desquels un produit ne pourrait plus être proposé sans justification.
Le Parlement européen a supprimé jusqu'à cette interdiction partielle. La commission des affaires économiques l'a écartée le 20 mars 2024, et la plénière a confirmé cette position le 23 avril 2024. Le Conseil, dans son mandat du 12 juin 2024, a fait de même en renforçant les garde-fous existants. Les négociations en trilogue ont duré jusqu'au 18 décembre 2025, date d'un accord politique provisoire dont l'architecture est désormais connue.
- Pas d'interdiction, même partielle. À la place, un « test » des rétrocessions : le distributeur devra démontrer que l'avantage perçu ne nuit pas à l'intérêt du client, selon des critères plus précis que l'actuelle « amélioration de la qualité du service ».
- Une option nationale. Un État membre reste libre d'interdire les rétrocessions sur son territoire, comme les Pays-Bas l'ont fait.
- Le value for money allégé. Les producteurs et distributeurs devront comparer leurs produits à des groupes de pairs qu'ils constituent eux-mêmes, sous la surveillance des autorités ; les référentiels publics contraignants imaginés en 2023 ont été abandonnés pour les produits financiers et ne subsistent que côté assurance.
Où en est-on à la date de ce billet ? Le Conseil a donné son aval au texte de compromis en juin 2026. La fiche de suivi législatif du Parlement, mise à jour le 1er août 2026, indique un vote en plénière « indicativement » prévu à la session de novembre 2026, puis une publication au Journal officiel qui n'interviendrait pas avant la fin de l'année. Les nouvelles règles s'appliqueraient trente mois après cette publication, donc pas avant 2029. Le texte final n'étant pas encore voté, tout ce qui précède reste susceptible d'ajustements de détail — mais plus de renversement : l'interdiction a été écartée par les deux colégislateurs, et aucun ne demande à la rouvrir.
Ce qu’une interdiction changerait en France
L'opposition française tient à la structure du marché. L'épargne financière des ménages y est logée d'abord en assurance-vie — plus de 2 100 milliards d'euros d'encours fin 2025 selon France Assureurs — et cette assurance-vie est distribuée majoritairement par les réseaux bancaires, puis par les agents d'assureurs et les cabinets de gestion de patrimoine, tous rémunérés par une part des frais du contrat. Le conseil y est facturé à personne et payé par tous.
Transposée ici, l'expérience britannique se lirait ainsi. Les réseaux bancaires n'abandonneraient probablement pas l'assurance-vie, qui est leur produit, mais ils cesseraient d'y attacher un conseil personnalisé pour les encours modestes, comme leurs homologues britanniques : le client de 20 000 € se verrait proposer un parcours en ligne ou une gestion pilotée standard, pas un rendez-vous. Les cabinets indépendants remonteraient leur seuil d'entrée. Le prix du conseil apparaîtrait sur une facture, et il ressemblerait à ce qu'on observe outre-Manche et déjà dans les grilles des cabinets français aux honoraires: un pourcentage d'encours, couramment entre 0,5 % et 1 % par an, ou un forfait. Ces cabinets existent déjà ; l'interdiction ne créerait pas leur modèle, elle le généraliserait.
L’argument qu’il faut prendre au sérieux
L'advice gap britannique est l'argument le plus solide des défenseurs des rétrocessions, et il ne relève pas du lobbying : c'est le régulateur qui l'écrit. Un système où le conseil est payé par le produit sert mal, mais sert, des épargnants qu'un système aux honoraires ne sert pas du tout. Ce site, qui recense des cabinets rémunérés par leurs clients, doit le dire sans détour : en dessous d'une centaine de milliers d'euros, le conseil facturé coûte souvent plus cher que les rétrocessions qu'il remplace, et beaucoup d'épargnants s'en passeront.
La réponse honnête n'est donc pas seulement « interdire ». Les Britanniques eux-mêmes ont ouvert en avril 2026 un étage intermédiaire, le targeted support, pour les épargnants qui ne paieront jamais un conseil complet. Et l'alternative à l'interdiction n'est pas le statu quo : c'est de rendre la rémunération visible, en euros, chaque année, pour que l'épargnant choisisse entre les deux modèles en connaissance de cause.
C'est le point commun des deux réformes : ni la RDR ni le provisieverbod n'ont fait baisser le coût du conseil. Ils ont fait baisser celui des produits, et rendu celui du conseil impossible à ignorer.
Ce que vous pouvez faire sans attendre Bruxelles
Rien de ce que la RDR a imposé aux Britanniques ne vous est interdit en France. Vous pouvez décider seul que votre conseiller sera payé par vous : les cabinets qui déclarent le conseil indépendant au sens de MIF II, et donc refusent les rétrocessions sur leur activité de conseil financier, figurent dans l'annuaire. Et vous pouvez, dès maintenant, exiger ce que la transparence européenne prévoit déjà : le montant en euros de ce que votre contrat a coûté et de ce que votre intermédiaire a perçu sur l'année. Ce document existe, il s'appelle le relevé annuel des frais, et savoir le lire vaut toutes les directives.
Questions fréquentes
- Le Royaume-Uni a-t-il interdit toutes les commissions ?
- Non. La RDR a interdit les commissions versées par les producteurs sur le conseil aux particuliers pour les placements grand public, à partir du 31 décembre 2012, puis les paiements des sociétés de gestion aux plateformes à partir d'avril 2014. Les commissions attachées aux contrats souscrits avant 2013 ont pu continuer tant que le contrat n'était pas modifié, et l'assurance de protection ou le crédit immobilier n'étaient pas concernés.
- Le nombre de conseillers a-t-il chuté après la réforme ?
- Pas globalement : la FCA en comptait environ 35 000 en 2012 et 36 400 fin 2019. En revanche, les grandes banques ont fermé ou réduit leur conseil aux particuliers autour de la réforme, et les cabinets restants servent une clientèle plus fortunée qu'auparavant.
- Qu'est-ce que l'« advice gap » ?
- L'écart entre les épargnants qui auraient besoin d'un conseil et ceux qui en obtiennent un. La FCA en distingue trois composantes : ceux qui ne cherchent pas de conseil, ceux qui ne veulent pas le payer à son vrai prix, et ceux que les cabinets ne veulent pas servir parce que leur patrimoine est trop faible. Seule la troisième est directement imputable à la réforme.
- L'Union européenne va-t-elle interdire les rétrocessions ?
- Non, pas dans le texte négocié en 2025-2026. L'accord du 18 décembre 2025 remplace l'interdiction par un test renforcé et laisse chaque État libre d'interdire chez lui. Le vote final du Parlement est attendu à l'automne 2026 ; les règles s'appliqueraient trente mois après leur publication.
- La France pourrait-elle interdire seule les rétrocessions ?
- Juridiquement, oui : les Pays-Bas l'ont fait dès 2013-2014 dans le cadre européen existant, et le futur texte confirme explicitement cette faculté. Rien n'indique qu'un tel projet soit à l'ordre du jour en France.
Sources
- FSA, Policy Statement 10/6 « Distribution of retail investments: Delivering the RDR », mars 2010 — règles définitives : adviser charging, indépendant / restreint, qualification, entrée en vigueur au 31 décembre 2012
- FCA, « Post-implementation review of the Retail Distribution Review – Phase 1 », décembre 2014 — baisse des frais des produits, biais de produit, sortie des banques, trois composantes de l’advice gap
- FCA, « Evaluation of the impact of the RDR and the FAMR », décembre 2020 — nombre de conseillers, part des adultes conseillés, prix moyen du conseil, seuils d’entrée, part des commissions dans le revenu
- AFM, « Provisieverbod » (page de référence du régulateur néerlandais) — périmètre de l’interdiction néerlandaise ; l’évaluation de 2018 est la lettre du ministre des Finances au Parlement du 23 janvier 2018
- Commission européenne, proposition de directive COM(2023) 279 final, 24 mai 2023 — interdiction partielle des incitations sur les ventes sans conseil, référentiels de value for money
- Parlement européen, fiche de suivi législatif « EU strategy for retail investors » — positions du Parlement (avril 2024) et du Conseil (juin 2024), accord du 18 décembre 2025, calendrier 2026
- France Assureurs, « L’assurance vie en 2025 », janvier 2026 — encours de l’assurance-vie à fin 2025
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